Reprenons donc la ligne éditoriale fondatrice de ce blog, à savoir le partage de témoignages poignants, susceptibles de bouleverser à jamais la vision du monde d’une poignée de lecteurs en quête de vérité.

Laissez-moi donc vous conter l’incroyable histoire du cuiseur à riz.

Partie 1 : L’éveil

C’était un matin comme beaucoup d’autres, de ceux où le soleil se lève paresseusement pour caresser de ses chaleureux rayons des persiennes amusées par le plaisant jeu d’ombres et de lumières mené avec l’astre royal. Encore alourdie par un sommeil qui m’avait si aimablement concédé la visite des douces contrées d’un onirisme empli de poésie, j’adressais mon premier regard à mon tendre aimé, prête à me laisser bercer par l’ivresse des délicieuses paroles qu’il s’apprêtait à m’offrir.

Au creux de mon oreille indolente, il susurra quelques mots. Quelques mots simples, quelques mots de rien, mais quelques mots qui, en moi, ont trouvé un écho à la fois proche et plus lointain que les rizières d’Asie.

Et si on achetait un cuiseur à riz ? m’a-t-il glissé. Un souffle, à peine une respiration, et pourtant la promesse d’un bonheur que j’avais longtemps espéré, sans trop y croire cependant, m’étant alors laissée aller à un triste pessimisme qui me soupirait que mon beau prince ne serait plus jamais enclin à concéder l’acquisition d’un nouvel élément d’électroménager.

Notre histoire avait pourtant commencé de la plus belle des façons avec l’arrivée dans notre vie d’un cuit-vapeur. Le merveilleux objet avait insufflé en nous la joie de brioches plus moelleuse que les nuages de printemps dans le ciel du Paradis et de brocolis au goût aussi subtil que la lumière dans un tableau de Monet. Avait suivi la cocotte-minute et son nouvel univers de possibles, mélanges de légumes gorgés de puissantes vitamines au parfum des 1000 et 1 nuits et masala qui en cuisant, laissent entendre le son plein de vie et de force des sitars de ceux qui savent où se cache le ravissement. Que d’allégresse dans nos estomacs et de ferveur dans nos cœurs, que de suaves souvenirs au retour de la caisse rapide du Darty de la place Pigalle et, surtout, que de découvertes culinaires, de celles qui enrichissent l’âme tout en ouvrant l’esprit.

Puis la source de joie s’est tarie. Ma caressante moitié s’est mise à repousser chacune de mes tentatives d’ouvrir notre foyer à de nouveaux appareils en quête de l’obligeance d’un foyer aimant.

Je lui disais crêpière, déshydratateur, extracteur de jus, appareil à croque-monsieur, robot-pétrisseur, friteuse, il me répondait trop cher, pas de place, inutile… Si bien que j’ai fini par abandonner la lecture du catalogue Darty, laissant ces doux plaisirs à d’autres et méditant sur la chance qui m’était offerte d’avoir une relation si privilégie avec mon cuiseur-vapeur et ma cocotte-minute. Oh, je ne me plains pas, au contraire, je remercie la vie de me permettre d’avoir le courage d’avancer chaque jour malgré les obstacles qui devant moi s’empilent sans égard pour mes sentiments. L’absence cruelle dans ma cuisine de machine à expresso automatique ou de centrifugeuse crée un vide qui, plutôt que de me peser, me rend plus forte et plus à l’écoute de l’univers et de ses cris de désespoir.

Partie 2 : L’émotion

Seb, Panasonic, Moulinex, Téfal,

Devons-nous acheter un cuiseur de marque National ?

Les vagues de l’océan des possibles cassent sur les récifs de nos renoncements,

Faut-il ou non opter pour la fonctionnalité riz gluant ?

- Alfred de Vignriz

On a tous expérimenté la difficulté d’un choix dont on sait qu’il dessinera d’une façon ou d’une autre les contours de notre vie. Laissez-moi vous parler de mon choix de Sophriz.

Au départ, je suis partie confiante, rassurée par le choix restreint du catalogue en ligne de mon vendeur d’électroménager préféré. C’est mon fiancé qui a jeté la première pierre. Pas de cuve en téflon, il a dit. Argument recevable (le téflon est une invention diabolique mise sur le marché par le lobby anti-huile, vous l’avez lu ici en premier) mais peu compatible avec les modèles présentés sur le site. Peu importe, nous sommes nous dit en prenant la direction du Paris Store de Marx Dormoy (un de mes endroits préférés sur terre car ILS ONT UN MUR ENTIER DE NOUILLES)(UN MUR ENTIER DE NOUILLES). Sauf que, sur place, point de cuiseur correspondant aux critères et au budget qu’on s’était fixés. La déception était amère et la frustration grande quand il a fallu, le soir même, manger du riz CUIT DANS UNE CASSEROLE (y repenser me donne des frissons, à l’époque, nous n’avions même pas la spatule destinée à faire fluffler les grains tout juste cuits, pauvres hères que nous étions).

Heureusement, Internet nous est venu en aide. Après quelques recherches, tel des philosophes grecs en pantoufles, nous nous sommes rendu compte que nous ne savions rien et que l’univers du cuiseur à riz s’ouvrait devant nous, plus riche et vaste que ce que nous n’aurions jamais pu imaginer. Que d’heures passées sur les forums, que de vidéos reviews visionnées sur Youtube. Et pourquoi ? Pour réaliser que nous avions devant nous un dilemme qui allait nous torturer pendant de longues semaines. Le choix était à la fois simple et cruel : le cuiseur à riz à 20 € qu’on trouve dans les épiceries asiatiques avec sa cuve téflon, certes, mais aussi les qualités qui font de lui un solide et honnête travailleur ou bien le cuiseur à riz japonais de le sassyness, celui qui importe avec lui tout le charme du pays du soleil levant (IL CHANTE TWINKLE TWINKLE LITTLE STAR QUAND LE RIZ EST CUIT). Pour la somme totalement indécente de 300 € (pour le modèle le plus bas de gamme car certains dépassent les 800 €)(un autre univers vous disais-je), la promesse d’un riz toujours umami et d’un véritablement basculement sur l’échelle de la régalade.

Nous n’avons que très peu dormi pendant ces quelques jours, inquiets, nerveux et envieux de ces bienheureux qui, contrairement à nous, n’ont pas conscience du lourd poids de l’incertitude.

Partie 3 : Choisir, c’est mourir un peu

Une marque en particulier a vite trouvé une place dans notre cœur. Difficile en effet de résister à son logo en forme d’éléphant et ses descriptifs produits si inspirationnels :

Je fais cuire de délicieux dodu dodue (NS-UC05-WB). Cuire à feu vif faire ressortir la saveur chaud bouillant australienne maître. Il est essentiel de rester à long terme à l’étranger avec un manteau clair (NP-HLH10XA).

Mais le prix de l’appareil + l’import du Japon = un week-end en Italie.

Nous avons un temps essayé de nous raisonner en lisant les témoignages enthousiastes des possesseurs de cuiseurs à 20 €. Du riz thaï comme dans les meilleurs restaurants, lisait-on ici. Du basmati toujours réussi, voyait-on là. Un bon achat, forcément, nous disions-nous, tout en sachant qu’en vérité, avec lui, notre riz aurait toujours un arrière-goût de regret.

Et puis, il y eu ces périodes de crise, pendant lesquelles nous regardions en boucle des vidéos dans lesquelles des gens dégustaient avec joie leur riz cuit au Zojirushi. je dois avouer que c’est une période de ma vie qui n’a pas été facile et si j’en suis sortie, c’est une nouvelle fois grâce à Internet.

Partie 4 : L’espoir

Un matin, alors que je ne m’y attendais pas, mon fiancé m’a transmis une annonce dans laquelle quelqu’un revendait son Zojirushi pour un tiers de son prix. Cuve sans rayures, connectique européenne et verre doseur inclus. Le rêve de toute personne assez zinzin pour avoir consacré plusieurs heures de sa vie à lire tous les contenus disponibles sur le riz sur Internet (y compris l’intégralité des pages du portail des recettes à base de riz sur Wikipedia)(je ne fait pas les choses à moitié).

Je n’ai pas hésité longtemps avant d’appeler Jean-Luc, 44 ans, responsable commercial, époux d’une japonaise, et désireux de revendre son cuiseur pour en acheter un de taille supérieure. Mon objectif était de récupérer le cuiseur le plus rapidement possible (le marché du rice cooker d’occasion sur le bon coin est une véritable jungle)… Sauf qu’il s’est avéré que c’était impossible avant plusieurs jours, des jours que nous avons passés dans l’angoisse de voir le cuiseur nous passer sous le nez.

Et puis le jour de la transaction est arrivé.

Partie 5 : Du rififi dans les rizières

Jean-Luc et moi avions rendez-vous dans le hall d’une grande gare parisienne, sur le quai d’un Transilien à destination de la banlieue ouest. Une poignée de billets craquants dans ma poche, je tenais contre ma poitrine l’exemplaire du guide Marabout de la cuisine japonaise (notre signe de reconnaissance). J’étais anxieuse mais déterminée. C’est moi qui l’ait aperçu en premier, il portait à bras le corps le volumineux carton du cuiseur, une goutte de sueur perlant sur son front dégarni.

Jean-Luc ? j’ai fait.

C’est moi, il a répondu. J’ai le cuiseur, il a ajouté d’un air entendu.

Il y a un peu trop de monde ici, j’ai dit. Je connais un coin tranquille derrière le Relai H.

Je ne sais pas si j’ai réussi à cacher ma nervosité mais je ne crois pas avoir bafouillé quand j’ai demandé à Jean-Luc d’ouvrir le carton pour me montrer l’état de la cuve. Le lascar avait l’air honnête mais je ne suis pas née de la dernière pluie, j’ai vu trop d’embrouilles dans ma vie pour me laisser berner par une crapule au sourire enjôleur. J’ai insisté pour actionner moi-même le mécanisme permettant d’ouvrir l’appareil. Les signaux étaient au vert.

Il ne faut pas le nettoyer avec la partie grattoir de l’éponge à vaisselle, a lancé Jean-Luc, ça peut abîmer le revêtement intérieur.

Un bon bougre ce Jean-Luc. J’ai beau être de nature méfiante (c’est nécessaire quand on fait ce que je fais), je ne peux pas résister à un marlou qui me donne des conseils d’entretien. Et puis, s’il disait ça, c’est qu’il avait lui-même été réglo avec sa camelote.

Je paye en cash, j’ai balancé. Vous pouvez garder les 50 centimes de trop.

Jean-Luc m’a pas remerciée, sans doute estomaqué de constater que sous mes airs de dures à cuire, je suis finalement un voyou au grand cœur. Mais, au moment où je m’apprêtais à partir, il m’a glissé quelques mots qui m’ont marquée.

Lavez-bien votre riz, il a dit, c’est important de bien le débarrasser de tous les résidus d’amidon.

Il a ensuite réajusté son imperméable avant de se diriger d’un pas tranquille vers le quai où l’attendait son train.

Partie 6 : L’amour du riz, l’amour pour mieux risquer, le risque pour s’aimer

Bien sûr que je sais qu’il faut laver le riz. J’ai vu tous les épisodes de Begin Japanology (PETER BARAKAN)(les larmes me sont venues aux yeux quand j’ai vu la joie qui emplissait le regard de Peter dans l’épisode sur les moshis) et j’ai lu les trois mille pages du topic rice cooker sur HFR (ce forum est insupportable de suffisance mais le chemin vers la cuisson du riz parfaite est fait de sacrifices).

Je sais comment reproduire dans mon saladier Gifi les gestes ancestraux de la préparation du riz et je peux distinguer un riz jasmin d’un basmati rien qu’en écoutant le son de l’écoulement des grains (ou presque)(en lisant ce qui est écrit sur le paquet, par exemple).

Le premier riz que nous avons fait dans le Zojirushi, c’est un japonica que nous avons mangé avec un peu de gomasio (cette phrase comprend trois mots que je ne connaissais pas il y a cinq mois)(ce qui ne m’empêche pas de vous mépriser si c’est votre cas aujourd’hui).

Je suis l’enfant d’une génération sacrifiée sur l’autel de l’Oncle Ben’s. J’ai longtemps connu uniquement le riz bofbof cuit à l’américaine (dans un grand volume d’eau) et je n’aime pas ça. Mais le riz (même pas de luxe, dans les épiceries asiatiques, on en trouve des très très bons, moins chers qu’au supermarché) cuit au rice cooker, c’est le petit jésus en culotte de velours, c’est la plénitude totale, c’est l’épisode des Meeseeks dans Rick & Morty, c’est une nouvelle saison de The Walking Dead, c’est Sun qui bastonne dans Sense8, c’est les frites à la cantine, c’est un roman d’Auður Ava Ólafsdóttir, c’est Gordon Ramsay qui insulte un candidat dans MasterChef US, c’est un supplément sésame dans de l’houmous, c’est Simmer Down (lisez cet article génial : Bob Marley entre deux mondes).

Ma vie a changé.

La prochaine fois, je vous raconterai en 15 000 signes l’aventure incroyable qui m’est arrivée chez Carrefour le jour où j’ai voulu acheté un petit sachet d’amandes (vous n’allez pas en revenir).

« Le bonheur est immatériel… mais, pour être vraiment heureux, vous devriez quand même classer vos slips par couleur » (interprétation libre de la méthode Marie Kondo)

Pour atteindre la paix intérieure, devez-vous plier vos tricots à la verticale ou à l’horizontale ? Le fait de conserver un tee-shirt CAP D’AGDE 1992 empêche-t-il l’accès au nirvana ?

La vie est une suite de questionnements et de dilemmes. Heureusement, des personnes bien intentionnées sont là pour nous délivrer de ce fardeau d’incertitudes et nous aider à réorganiser notre intérieur, du placard à chaussures de l’entrée jusqu’aux tréfonds de notre esprit.

Sortir du cercle vicieux du fouillis récurrent pour moins de 20 euros

Parmi ces guides spirituels bienveillants, la japonaise Marie Kondo qui, pour la modique somme de 17,95 € – le prix de son best-seller La magie du rangement - vous promet, ni plus ni moins, de révolutionner votre vie (« Mes clients ont toujours l’air très heureux et les résultats obtenus montrent que le rangement a modifié leur mode de pensée et leur vision de la vie. En fait, ma méthode a changé leur avenir »).

Car oui, la méthode #KonMari, ce ne sont pas seulement des boites de conservation bien empilées, c’est aussi la joie dans nos cœurs et la clarté dans nos têtes : des millions d’internautes à travers le monde l’ont déjà compris et crient leur bonheur sur les réseaux sociaux, partageant des photos de livres triés par couleurs (idée : abandonner la classification Dewey pour transformer toutes les bibliothèques municipales en petits arc-en-ciel enchanteurs) et d’étagères bien organisées.

Paroles d’apôtres :

  • « Après avoir suivi votre cours, j’ai démissionné et je me suis mise à mon compte pour mener l’activité dont je rêvais depuis que j’étais toute petite. »
  • « Votre cours m’a appris à considérer ce dont j’ai vraiment besoin et ce qui m’est inutile. J’ai donc divorcé et, depuis, je suis bien plus heureuse. »
  • « Une personne que je souhaitais côtoyer m’a récemment contacté. »
  • « Je suis ravie de vous informer que, depuis l’opération de nettoyage entreprise dans mon appartement, mon chiffre d’affaires a explosé. »
  • « Mon mari et moi nous entendons bien mieux. »
  • « Je n’en reviens pas de constater à quel point j’ai changé rien qu’en ayant jeté des choses. »
  • « J’ai enfin réussi à perdre trois kilos. »

Ne sous-estimons plus jamais la puissance d’un séparateur de tiroir !

Rions un peu avec un résumé de cette méthode miraculeuse trouvé sur Wikipedia :

  • Règle n°1 : Faire du rangement un événement et considérer son intérieur et ses objets comme des êtres à part entière. Les objets sont fait d’énergies.
  • Règle n°2 : Se débarrasser du superflu et accepter de jeter pour mettre en valeur ce qui tient réellement à cœur. Si on ne sait pas quoi jeter il faut se demander quels objets font vraiment plaisir et ne conserver que ceux-ci.
  • Règle n°3 : Trier. Commencer par disposer par terre au centre d’une même pièce tous les objets de même catégorie.
  • Règle n°4 : Définir un lieu, une place de prédilection pour chaque objet et le remettre à sa place après chaque utilisation. C’est la condition sine qua non du rangement efficace selon la méthode KonMari.
  • Règle n°5 : Imprégner ses objets et ses vêtements d’une énergie positive en les aérant, en leur faisant prendre la lumière et en les considérant avec joie.
  • Règle n°6 : Ranger les vêtements selon la méthode KonMari.

Ne voyons bien sûr aucun mal au fait de trier des chaussettes en fonction de la largeur de leur élastique ou de classer ses petites cuillères par taille. Là où ça devient un peu plus problématique, c’est quand on s’aperçoit que, dans la méthode Marie Kondo, le « bien-être » passe avant tout par le matériel puisqu’il consiste principalement à contempler toutes ses précieuses petites possessions bien rangées, voire à les remercier d’exister (« Saluez votre maison et elle vous répondra » écrit Marie Kondo).

Zen en promo chez Casto (rayon « accessoires de rangement »)

Le rangement fait du bien au moral et permet de mettre les choses à plat pour de nouveaux projets, c’est vrai, je l’ai lu dans Psychologies Magazine. D’un autre côté, le désordre est parfois une source de créativité. Mais peu importe en fait, la question n’est pas de savoir s’il faut ranger ou non mais plutôt de comprendre comment les Marie Kondo et autres vendeurs de méthodes de développement personnel basées sur la « simplicité » – citons par exemple Dominique Loreau, éditorialement très prolixe pour quelqu’un qui prône le vide – transforment leurs adeptes en neuneus égocentriques déconnectés de la réalité sociale.

Sur les réseaux sociaux, le nombre de disciples de ce que l’on pourra appeler, au choix, « décroissance choisie », « simplicité volontaire », « frugalité heureuse » ou même « ascétisme joyeux » ne fait que croître (comme les comptes bancaires de leurs gourous ?). En argot blogmodesque, on traduit le concept par « armoire parfaite », « capsule wardrobe » ou « diète shopping », cela consiste essentiellement à se débarrasser de ses vieilles frusques, à accrocher ce qui reste sur des jolis cintres en bois et à jurer la main sur le cœur qu’on ira plus jamais binge-shopper chez H&M (si vous n’avez pas froid aux yeux, je vous invite à consulter un monument du genre, reflux gastriques garantis). Objectifs ?  « Mieux avancer dans la vie » et « moins se prendre la tête ».

Penchons-nous un peu sur ce machiavélique schéma :

  • Fig.1 : Le modèle capitaliste nous pousse à consommer un maximum, à acquérir sans cesse de nouveaux vêtements et accessoires qui feront de nous de jolis petits flocons uniques.
  • Fig.2 : Apparaît le messie, celui qui va nous expliquer que la vérité est ailleurs, que la félicité est dans la simplicité et que le « vrai » se cache derrière les rapports marchands.
  • Fig.3 : Les poubelles des CSP+ recrachent les collections 2013 et 2014 de chez Zara. Sur Pinterest, toutes les photos d’intérieur ressemblent à des appartements témoins.
  • Fig.4 : Reprenez à Fig.1.

Malheureusement, tout le monde ne peut pas acquérir la paix intérieure en sortant de la chaîne de la surconsommation. Quand on est pauvre, précaire, isolé, on n’a pas de marge de manœuvre pour consommer mieux ou même moins. Dans ce cas-là, la simplicité devient forcée.

Prenons un exemple d’actualité, le « voyager léger » :

« Quand je pars en vacances, je n’emmène que le strict minimum et je rachète généralement sur place tous les produits qui me coûtent moins de 20€ (donc je ne trimballe jamais de gel douche, shampoing, etc…). J’évite aussi de ramener plus que ce que je n’ai emporté. » (extrait de « Devenir minimaliste », post du blog de l’une des égéries « Boost », ces team sponsorisées par Adidas, qui envahissent les réseaux sociaux)(oui, l’ironie est totale)

20 euros, pour certains, c’est un dixième du budget vacances, difficile dans ces cas-là de « voyager minimaliste ». Mais peu importe, nous sommes ici entre gens qui peuvent se permettre de tout acheter en double pour mieux vivre leur frugalité.

ヽ༼☢ل͜☢༽ノ

Exemple un peu différent, celui d’une blogueuse qui posait récemment cette question sur Twitter :

« En ce moment je reçois beaucoup de mails pour me demander mon job, mon salaire et le prix de mon loyer. Intimité?!! »

Pour contextualiser, il s’agit de quelqu’un qui, sur son blog, délivre des conseils pour se débarrasser de ses peurs (spoiler : il faut agir car le vrai courage est à l’intérieur de soi, retenez bien ça bande de vieilles moules incapables) ou pardonner (tant de commentaires cyniques se bousculent dans ma tête au sujet de cet article, heureusement, ayant rangé ma cuisine tout à l’heure, je suis assez zen pour les retenir et utiliser mon énergie vitale pour vivre l’instant présent). Il s’agit donc de sujets a priori plutôt intimes. Moins que la question de l’argent ? C’est sûr que c’est compliqué de jouer la carte du « Quand on veut, on peut » quand on vient d’un milieu privilégié et qu’on a toutes les cartes en main pour choisir sa vie (à lire sur le sujet, une réflexion intéressante sur le syndrome Marie-Antoinette : « Those with privilege and luck don’t want the riffraff knowing the details. After all, if “those people” understood the differences in our lives, they might revolt. Or, God forbid, not see us as somehow more special, talented and/or deserving than them »).

« Osez, n’ayez plus peur, croyez en vous et décidez d’être heureux » nous explique-t-on sur les blogs sus-cités et bien d’autres. Sauf que le bonheur n’est une décision que dans un monde où tout est lisse. Quand on est précaire, malade, seul, pauvre, on a beau vouloir « décider », on se fait vite rattraper par la réalité.

Pour en revenir à notre ascétisme enjoué et à ses adeptes, on constatera sans grande surprise que cela concerne uniquement une petite bourgeoisie en pleine crise de foie, malade d’avoir trop consommé, et pour laquelle la décroissance volontaire est la nouvelle détox.

Au final, le concept de frugalité joyeuse a été soigneusement dépolitisé par ceux qui l’exploitent. Toutes ces nouvelles méthodes pour trouver le bonheur sont totalement déconnectées des réflexions sur la société qu’elles devraient nécessairement entraîner : pourquoi a-t-on « trop » d’objets alors que d’autres n’en ont pas ? Qu’est-ce que ça veut dire consommer « mieux » ? En quoi acheter une veste fabriquée en France (dans quelles conditions ? pour enrichir qui ?) c’est mieux que d’acheter trois gilets cousus en Thaïlande ? Que faut-il faire des objets dont on se débarrasse ? Comment vivre dans une société entièrement tournée vers la consommation sans entretenir les schémas existants ? Comment en est-on arrivé à devoir acheter un bouquin qui nous explique qu’on se sentira mieux en rangeant ses tiroirs ? Faut-il s’inquiéter du fait que l’on ne parle davantage de développement personnel, c’est-à-dire centré sur soi, que de développement de la société ? Pourquoi une telle montée du libéralisme individualiste ? A qui profite le crime ?

Avec Marie Kondo et les autres gourous de l’égoïsme matérialiste, on désencombre, on se sent mieux et on a surtout réfléchi à rien d’autre que la façon d’alléger et de faire reluire sa petite conscience… On peut donc acheter le tome 2 l’esprit léger.

La prochaine fois, nous nous regrouperons pour trier nos pyjamas en chantant l’internationale.

Je ne sais pas si vous lisez ces blogs (lifestyle, mode, techno, beauté, parent…) qui ont pour particularité de voir la majeure partie (la totalité pour certains) de leur contenu fourni par les marques.

Moi pas franchement (je me nourris de graines germées et je ne me souviens même plus de la dernière fois où j’ai acheté un habit alors les photos de tapas surgelés ou de chaussures, ça ne m’intéresse plus vraiment) mais je les regarde quand même de loin. Je vous vois venir : non, ce n’est pas du hate reading, c’est plutôt que ce genre de sites m’interpelle énormément.

Alors déjà, attention, sur ces blogs, il ne faut jamais dire article sponsorisé ouh là là non. Maintenant, on parle de collaborations intéressantes ou de jolis partenariats et on prône la transparence et l’éthique (j’aimerais que quelqu’un m’explique comment la publicité peut être éthique) : sur les liens Zanox, on mets un astérisque grisé qui renvoie à une page sur laquelle il faut cliquer pour arriver sur une autre page où, si on cherche bien, on peut trouver quelques explications lapidaires sur l’affiliation et on jure la main sur le cœur,  que oui, ce sac à main a été envoyé par la marque mais qu’il est tellement beau qu’on l’aurait probablement acheté de toutes façons et puis vous pouvez avoir -5% avec le code COEURCOEURCOEUR, c’est un tel bon plan pour vous chers lecteurs adorés (si vous ne profitez pas de cette généreuse réduction, vous pourrez vraisemblablement acheter le sac en question sur le vide-dressing du blogueur quelques semaines après la parution de l’article : il n’y a pas de petits profits et l’éthique s’arrête souvent là où il y a quelques euros à gagner).

C’est assez compliqué d’émettre ce genre de critiques parce qu’on est vite taxé de jaloux (ça m’arrive d’être jalouse mais jamais d’un placard ou d’un compte en banque, soyons un peu sérieux), de hater (ce qui n’est pas entièrement faux dans mon cas bien que le mot soit trop fort, je n’éprouve pas de haine envers ces gens là mais un profond dégoût pour le système dans lequel ils se complaisent) ou alors c’est le fameux ah ça c’est la France, on aime pas parler d’argent, hein, on aime pas la réussite, il faut sans cesse se justifier et blablabli et blablabla (ce qui est une très bonne manière de noyer le poisson et de détourner la conversation pour ne surtout jamais se remettre en question)

Mais bon, ce n’est pas vraiment de ça dont je voulais parler à l’origine. Ce qui me choque chez les auteurs de ces blogs, c’est que des pans entiers de leur vie leur sont dictés par les marques. Une bonne partie de leur garde-robe est constituée d’articles envoyés par des services presse (on est d’accord, ce n’est pas le plus important les habits, il n’empêche que moi j’aime bien porter ceux que je choisis, et pas ceux qu’une attachée de presse m’aurait envoyés parce qu’il faut bien vendre la prochaine collection de telle ou telle enseigne), ils utilisent le smartphone, la machine à dosettes ou les baskets qu’on leur a offerts, se rendent dans les soirées ou week-ends organisés par les marques, vont aux avant-premières, concerts ou festivals pour lesquels ils reçoivent des invitations, lisent les livres qu’on leur fait parvenir, mangent des jolies gaufrettes avec des baselines imprimées dessus, publient des wish-lists dans lesquelles les items sont choisis en fonction du pourcentage qui pourra être reversé si les lecteurs se laissent tenter et organisent des concours en partenariat avec les marques… Évidemment, ils font ça pour les lecteurs adorés, par pur altruisme et goût du partage, et bien mal intentionné celui qui verrait là dedans un moyen d’acquérir ou de conserver une audience sans laquelle il n’y aurait plus aucun revenu, aucune  montre, aucun sac, aucune flute de champagne, aucun voyage, aucun concert (du moins gratuits). Le tout se fait dans une consanguinité qui ne dérange plus personne : on devine à l’odeur quel sera le petit groupe invité à tel ou tel évènement.

J’ai souvent lu ici ou là des j’ai eu la chance de profiter de… C’est incompréhensible. Pour moi, ce sont surtout les marques qui profitent et tous les autres sont des petits pions bien dociles.

Les questions que je me pose sont : que/qui reste-t-il quand on enlève les différentes couches imposées par les services de communication des marques ? Dans quelle mesure ce mélange permanent de privé/public/sponsorisé est-il destructeur pour la construction de soi ?

J’imagine que ces gens sont assez malins pour se rendre compte de ce à quoi ils participent et du coup, je me demande vraiment comment ils arrivent à assumer à la fois un tel cynisme mais aussi le fait que leur vie est en grande partie façonnée par la direction marketing d’une marque ou le planner stratégique d’une agence.

Bien sûr, personne n’échappe au marketing et à la publicité, moi la première. La différence dans le cas de ces blogueurs, c’est qu’ils ne sont pas uniquement victimes mais aussi acteurs. Vous me direz que les gens qui travaillent dans la communication sont aussi fautifs. C’est vrai, mais dans un cas ça reste strictement professionnel (moi, par exemple, je suis payée pour écrire des trucs pour des marques, mais ces trucs sont signés par la marque, pas par moi : je n’engage pas ma personne mais mes compétences) tandis que dans l’autre tout se mélange. Les blogueurs travaillent leur personal branding et utilisent la confiance ou l’affection que les lecteurs leur portent pour leur faire acheter des pantalons ou des smartphones. Pour moi la nuance est énorme en termes d’éthique. Prenons l’exemple de Mimi Mathy et de la lessive : ce n’est pas la même chose de gagner de l’argent en disant moi Mimi Mathy, je vous recommande cet assouplissant ou d’encaisser un chèque pour avoir tourné dans un épisode de Joséphine Ange Gardien. Dans un cas, on vend des compétences, dans l’autre, une identité.

Après, ça existe depuis longtemps tout ça. Mais, je trouve que jusqu’à il y a quelques mois/années, on gardait quand même une notion de choix éditorial. Aujourd’hui, sur certains blogs, rien n’a plus de sens. Un jour on va avoir un article sur un parfum de luxe, le lendemain, ça sera un week-end avec l’office du tourisme du Vercors ou une pub pour une voiture (salut Twingo et merci pour tous ces clichés sexistes bien dégueulasses) puis une recette avec du jambon sous vide alors que la semaine précédente on se targuait d’être un fin gourmet en instagrammant le plat d’un restaurant gastronomique dans le cadre d’un event blog.

J’ai du mal à voir où s’arrête l’hypocrisie et où commencent la bêtise et l’ignorance. Je ne suis pas un chevalier blanc, je ne suis pas irréprochable mais tout ça me donne envie de demander : qui êtes-vous vraiment ? Comment faites-vous pour ne pas vous perdre ? Est-ce que vous trouvez vraiment que ce vous faites, c’est bien ? Est-ce que vous arrivez à en être fier ?

***

La prochaine fois, on restera dans les contradictions et dans la philosophie de comptoir et je vous parlerai de ces gens qui s’instagramment dans des manifs pour les droits LGBT et traitent ensuite leurs copains d’enculés ou de PD pour rigoler.

Infligé par Simone et WordPress | Design Roy Tanck