j’ai écrit une nouvelle. Comme ça, d’un trait, en une soirée. Une situation maligne et des dialogues enlevés la rendait très drôle et l’atmosphère de malaise que je cherchais à créer était parfaitement réussie. Je me suis trouvée très douée. J’ai jubilé une partie de la nuit puis mon orgueil et moi sommes allés nous coucher avec la satisfaction du travail bien accompli.

Le lendemain, j’ai envoyé 57 mails à l’Intégriste Culturel pour lui demander chez qui je pouvais me faire publier, quels prix littéraires je pouvais avoir, s’il me trouvait brillante et s’il était flatté de fréquenter quelqu’un d’aussi talentueux que moi.

Excédé, il a fini par me répondre : relis-là, termine-là et on verra ensuite.

Son laconisme et son manque d’enthousiasme ne m’ont pas plu. T’es rien qu’un con, je lui ai répondu. Et j’ai continué à tirer des plans sur la comète. A la fin de la journée, j’avais déjà toutes les réponses aux questions que me poserait Michel Drucker quand il m’inviterait à Vivement Dimanche juste après la remise de mon Prix Nobel. Il ne me restait plus qu’à relire mon œuvre pour corriger les quelques fautes de frappe qui me séparaient de la gloire.

J’ai ouvert mon fichier.

J’ai lu un paragraphe.

Puis deux.

Puis trois.

J’ai arrêté.

Bon sang, c’était mauvais. Lourdaud, poussif, incohérent. Ma nouvelle au Prix Nobel s’était transformée en mauvaise intro de roman de gare (et c’est une femme qui aime Guillaume Musso qui vous dit ça). Je n’ai pas eu la force de tout relire. J’ai fermé Word et décidé de tourner la page pour laisser cet échec derrière moi.

***

J’avais oublié cette histoire – l’Intégriste  qui connait ma tendance à m’emballer à la vitesse de la lumière avait eu la gentillesse de ne pas m’en reparler – jusqu’à ce que je lise l’interview d’un écrivain que j’aime beaucoup. Il y expliquait qu’il écrivait tous ses textes d’un seul jet puis les laissait reposer quelques semaines pour les relire ensuite. Il les voyait ainsi d’un œil neuf, un peu comme s’il n’en était pas l’auteur, et pouvait leur apporter des corrections plus constructives.

J’ai trouvé ça génial : ça collait parfaitement avec mon problème de nouvelle, c’était la petite sucrette qui allait effacer son goût amer. J’ai décidé de la reprendre, de la retravailler et de la transformer en chef d’œuvre. Quelle présomptueuse j’ai été de croire que je pouvais toucher la perfection du premier coup, je me suis dit. J’étais devenue modeste.

J’ai repris mon fichier.

J’ai lu un paragraphe.

Puis deux.

Puis trois.

J’ai arrêté.

Bon sang, c’était toujours aussi mauvais.

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