« Le bonheur est immatériel… mais, pour être vraiment heureux, vous devriez quand même classer vos slips par couleur » (interprétation libre de la méthode Marie Kondo)

Pour atteindre la paix intérieure, devez-vous plier vos tricots à la verticale ou à l’horizontale ? Le fait de conserver un tee-shirt CAP D’AGDE 1992 empêche-t-il l’accès au nirvana ?

La vie est une suite de questionnements et de dilemmes. Heureusement, des personnes bien intentionnées sont là pour nous délivrer de ce fardeau d’incertitudes et nous aider à réorganiser notre intérieur, du placard à chaussures de l’entrée jusqu’aux tréfonds de notre esprit.

Sortir du cercle vicieux du fouillis récurrent pour moins de 20 euros

Parmi ces guides spirituels bienveillants, la japonaise Marie Kondo qui, pour la modique somme de 17,95 € – le prix de son best-seller La magie du rangement - vous promet, ni plus ni moins, de révolutionner votre vie (« Mes clients ont toujours l’air très heureux et les résultats obtenus montrent que le rangement a modifié leur mode de pensée et leur vision de la vie. En fait, ma méthode a changé leur avenir »).

Car oui, la méthode #KonMari, ce ne sont pas seulement des boites de conservation bien empilées, c’est aussi la joie dans nos cœurs et la clarté dans nos têtes : des millions d’internautes à travers le monde l’ont déjà compris et crient leur bonheur sur les réseaux sociaux, partageant des photos de livres triés par couleurs (idée : abandonner la classification Dewey pour transformer toutes les bibliothèques municipales en petits arc-en-ciel enchanteurs) et d’étagères bien organisées.

Paroles d’apôtres :

  • « Après avoir suivi votre cours, j’ai démissionné et je me suis mise à mon compte pour mener l’activité dont je rêvais depuis que j’étais toute petite. »
  • « Votre cours m’a appris à considérer ce dont j’ai vraiment besoin et ce qui m’est inutile. J’ai donc divorcé et, depuis, je suis bien plus heureuse. »
  • « Une personne que je souhaitais côtoyer m’a récemment contacté. »
  • « Je suis ravie de vous informer que, depuis l’opération de nettoyage entreprise dans mon appartement, mon chiffre d’affaires a explosé. »
  • « Mon mari et moi nous entendons bien mieux. »
  • « Je n’en reviens pas de constater à quel point j’ai changé rien qu’en ayant jeté des choses. »
  • « J’ai enfin réussi à perdre trois kilos. »

Ne sous-estimons plus jamais la puissance d’un séparateur de tiroir !

Rions un peu avec un résumé de cette méthode miraculeuse trouvé sur Wikipedia :

  • Règle n°1 : Faire du rangement un événement et considérer son intérieur et ses objets comme des êtres à part entière. Les objets sont fait d’énergies.
  • Règle n°2 : Se débarrasser du superflu et accepter de jeter pour mettre en valeur ce qui tient réellement à cœur. Si on ne sait pas quoi jeter il faut se demander quels objets font vraiment plaisir et ne conserver que ceux-ci.
  • Règle n°3 : Trier. Commencer par disposer par terre au centre d’une même pièce tous les objets de même catégorie.
  • Règle n°4 : Définir un lieu, une place de prédilection pour chaque objet et le remettre à sa place après chaque utilisation. C’est la condition sine qua non du rangement efficace selon la méthode KonMari.
  • Règle n°5 : Imprégner ses objets et ses vêtements d’une énergie positive en les aérant, en leur faisant prendre la lumière et en les considérant avec joie.
  • Règle n°6 : Ranger les vêtements selon la méthode KonMari.

Ne voyons bien sûr aucun mal au fait de trier des chaussettes en fonction de la largeur de leur élastique ou de classer ses petites cuillères par taille. Là où ça devient un peu plus problématique, c’est quand on s’aperçoit que, dans la méthode Marie Kondo, le « bien-être » passe avant tout par le matériel puisqu’il consiste principalement à contempler toutes ses précieuses petites possessions bien rangées, voire à les remercier d’exister (« Saluez votre maison et elle vous répondra » écrit Marie Kondo).

Zen en promo chez Casto (rayon « accessoires de rangement »)

Le rangement fait du bien au moral et permet de mettre les choses à plat pour de nouveaux projets, c’est vrai, je l’ai lu dans Psychologies Magazine. D’un autre côté, le désordre est parfois une source de créativité. Mais peu importe en fait, la question n’est pas de savoir s’il faut ranger ou non mais plutôt de comprendre comment les Marie Kondo et autres vendeurs de méthodes de développement personnel basées sur la « simplicité » – citons par exemple Dominique Loreau, éditorialement très prolixe pour quelqu’un qui prône le vide – transforment leurs adeptes en neuneus égocentriques déconnectés de la réalité sociale.

Sur les réseaux sociaux, le nombre de disciples de ce que l’on pourra appeler, au choix, « décroissance choisie », « simplicité volontaire », « frugalité heureuse » ou même « ascétisme joyeux » ne fait que croître (comme les comptes bancaires de leurs gourous ?). En argot blogmodesque, on traduit le concept par « armoire parfaite », « capsule wardrobe » ou « diète shopping », cela consiste essentiellement à se débarrasser de ses vieilles frusques, à accrocher ce qui reste sur des jolis cintres en bois et à jurer la main sur le cœur qu’on ira plus jamais binge-shopper chez H&M (si vous n’avez pas froid aux yeux, je vous invite à consulter un monument du genre, reflux gastriques garantis). Objectifs ?  « Mieux avancer dans la vie » et « moins se prendre la tête ».

Penchons-nous un peu sur ce machiavélique schéma :

  • Fig.1 : Le modèle capitaliste nous pousse à consommer un maximum, à acquérir sans cesse de nouveaux vêtements et accessoires qui feront de nous de jolis petits flocons uniques.
  • Fig.2 : Apparaît le messie, celui qui va nous expliquer que la vérité est ailleurs, que la félicité est dans la simplicité et que le « vrai » se cache derrière les rapports marchands.
  • Fig.3 : Les poubelles des CSP+ recrachent les collections 2013 et 2014 de chez Zara. Sur Pinterest, toutes les photos d’intérieur ressemblent à des appartements témoins.
  • Fig.4 : Reprenez à Fig.1.

Malheureusement, tout le monde ne peut pas acquérir la paix intérieure en sortant de la chaîne de la surconsommation. Quand on est pauvre, précaire, isolé, on n’a pas de marge de manœuvre pour consommer mieux ou même moins. Dans ce cas-là, la simplicité devient forcée.

Prenons un exemple d’actualité, le « voyager léger » :

« Quand je pars en vacances, je n’emmène que le strict minimum et je rachète généralement sur place tous les produits qui me coûtent moins de 20€ (donc je ne trimballe jamais de gel douche, shampoing, etc…). J’évite aussi de ramener plus que ce que je n’ai emporté. » (extrait de « Devenir minimaliste », post du blog de l’une des égéries « Boost », ces team sponsorisées par Adidas, qui envahissent les réseaux sociaux)(oui, l’ironie est totale)

20 euros, pour certains, c’est un dixième du budget vacances, difficile dans ces cas-là de « voyager minimaliste ». Mais peu importe, nous sommes ici entre gens qui peuvent se permettre de tout acheter en double pour mieux vivre leur frugalité.

ヽ༼☢ل͜☢༽ノ

Exemple un peu différent, celui d’une blogueuse qui posait récemment cette question sur Twitter :

« En ce moment je reçois beaucoup de mails pour me demander mon job, mon salaire et le prix de mon loyer. Intimité?!! »

Pour contextualiser, il s’agit de quelqu’un qui, sur son blog, délivre des conseils pour se débarrasser de ses peurs (spoiler : il faut agir car le vrai courage est à l’intérieur de soi, retenez bien ça bande de vieilles moules incapables) ou pardonner (tant de commentaires cyniques se bousculent dans ma tête au sujet de cet article, heureusement, ayant rangé ma cuisine tout à l’heure, je suis assez zen pour les retenir et utiliser mon énergie vitale pour vivre l’instant présent). Il s’agit donc de sujets a priori plutôt intimes. Moins que la question de l’argent ? C’est sûr que c’est compliqué de jouer la carte du « Quand on veut, on peut » quand on vient d’un milieu privilégié et qu’on a toutes les cartes en main pour choisir sa vie (à lire sur le sujet, une réflexion intéressante sur le syndrome Marie-Antoinette : « Those with privilege and luck don’t want the riffraff knowing the details. After all, if “those people” understood the differences in our lives, they might revolt. Or, God forbid, not see us as somehow more special, talented and/or deserving than them »).

« Osez, n’ayez plus peur, croyez en vous et décidez d’être heureux » nous explique-t-on sur les blogs sus-cités et bien d’autres. Sauf que le bonheur n’est une décision que dans un monde où tout est lisse. Quand on est précaire, malade, seul, pauvre, on a beau vouloir « décider », on se fait vite rattraper par la réalité.

Pour en revenir à notre ascétisme enjoué et à ses adeptes, on constatera sans grande surprise que cela concerne uniquement une petite bourgeoisie en pleine crise de foie, malade d’avoir trop consommé, et pour laquelle la décroissance volontaire est la nouvelle détox.

Au final, le concept de frugalité joyeuse a été soigneusement dépolitisé par ceux qui l’exploitent. Toutes ces nouvelles méthodes pour trouver le bonheur sont totalement déconnectées des réflexions sur la société qu’elles devraient nécessairement entraîner : pourquoi a-t-on « trop » d’objets alors que d’autres n’en ont pas ? Qu’est-ce que ça veut dire consommer « mieux » ? En quoi acheter une veste fabriquée en France (dans quelles conditions ? pour enrichir qui ?) c’est mieux que d’acheter trois gilets cousus en Thaïlande ? Que faut-il faire des objets dont on se débarrasse ? Comment vivre dans une société entièrement tournée vers la consommation sans entretenir les schémas existants ? Comment en est-on arrivé à devoir acheter un bouquin qui nous explique qu’on se sentira mieux en rangeant ses tiroirs ? Faut-il s’inquiéter du fait que l’on ne parle davantage de développement personnel, c’est-à-dire centré sur soi, que de développement de la société ? Pourquoi une telle montée du libéralisme individualiste ? A qui profite le crime ?

Avec Marie Kondo et les autres gourous de l’égoïsme matérialiste, on désencombre, on se sent mieux et on a surtout réfléchi à rien d’autre que la façon d’alléger et de faire reluire sa petite conscience… On peut donc acheter le tome 2 l’esprit léger.

La prochaine fois, nous nous regrouperons pour trier nos pyjamas en chantant l’internationale.

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