c’était une bonne nouvelle. Ça voulait dire que je pouvais quitter l’unité de soins intensifs et que, par conséquent, je n’aurais plus d’électrodes collées partout et que les internes ne débarqueraient plus en courant au moindre éternuement.

Quand je suis arrivée, ma future voisine de chambre n’était pas encore là. L’infirmière m’a dit qu’il faudrait faire attention, que la patiente qui allait venir avait de grosses céphalées et qu’il faudrait donc éviter le bruit et la lumière (c’est dommage, j’avais prévu d’organiser une rave…).

J’étais déjà recouchée lorsqu’est arrivée celle que nous appellerons Molière. Molière était atteinte d’un syndrome étrange qui la poussait à émettre de petits gémissements en présence du personnel soignant. Un neurologue dans la pièce ? Molière est au bord de l’évanouissement. La porte se ferme ? Molière appelle sa soeur pour discuter du dernier épisode des anges de la téléréalité.

Si vous avez déjà été malade, vous connaissez certainement l’échelle d’évaluation de la douleur (par exemple, 3 = je sens quelque chose mais ça va et 10 = je préférerais qu’on me coupe la tête plutôt que de subir cette migraine encore plus longtemps). Selon ses propres déclarations, Molière était en permanence à 8, même quand elle descendait fumer dans la cour (toutes les heures) ou qu’elle me racontait qu’elle avait presque réussi sa première année de médecine (presque réussi, c’est quand même raté, non?) alors que j’essayais de DORMIR. Et comme elle était quasiment mourante (voire déjà morte), Molière sonnait les infirmières pour tout, TOUT LE TEMPS (je vois du noir quand je cligne des yeux, de l’air entre dans mes poumons quand je respire, j’ai une sensation humide quand j’avale ma salive, du vent sort de mes fesses quand je pète, etc.)

Son plus grand numéro d’acting a été l’IRM qu’on a passé à quelques minutes d’intervalle. C’est sûr que c’est pas très agréable l’IRM, on passe une demi-heure en slip dans un gros tube qui fait beaucoup de bruit, on nous injecte un produit iodé qui donne l’impression qu’on se fait pipi dessus (c’est très très bizarre la première fois) et il ne faut surtout pas bouger. Cela dit, c’est sûrement pas le pire des examens médicaux (J’ECRIS TON NOM, PONCTION LOMBAIRE), il faut juste prendre son mal en patience.

Molière, elle, elle a paniqué et gigoté. Du coup, il a fallu reprendre certains clichés.  Quand elle est sortie, elle était persuadée que si des photos supplémentaires avaient été prises, c’est parce qu’ils avaient vu un truc pas normal. Je lui ai dit que non, que c’était parce qu’elle avait bougé (je n’ai pas la science infuse, c’est juste que comme j’étais dans le bureau des techniciens à ce moment-là, j’ai tout entendu). Elle m’a répondu que non, qu’elle était restée bien immobile, elle le savait quand même mieux que moi, après tout, j’étais pas avec elle dans la machine. J’aurais bien voulu lui couper la chique (et accessoirement lui trancher la gorge et la pendre par les pieds) mais quand j’ai essayé de lui répondre, elle m’a dit qu’elle n’était pas en état de discuter parce que l’examen lui avait donné des vertiges et la nausée et que sa douleur était passée à 9 et demi. Puis elle m’a tourné le dos pour reprendre sa partie de Candy Crush.

Quelques heures après l’IRM, les médecins sont venus nous annoncer les résultats. Pour moi, c’était stable (à ce moment-là, stable, ça voulait dire pas terrible, du coup, j’en ai repris pour une semaine d’hospitalisation)(une semaine qui a duré quinze jours). Pour Molière, il n’y avait rien. Les  neurologues lui ont expliqué que ses céphalées étaient psychosomatiques, qu’elle n’avait aucun problème physiologique, qu’elle était entrée dans un genre de cercle vicieux d’angoisse et de fatigue et qu’elle allait pouvoir sortir après avoir vu le psychologue. J’étais tellement soulagée d’entendre qu’elle allait partir que je n’ai même pas relevé quand elle m’a dit qu’au moins moi, j’avais de la chance de savoir ce que j’avais (i.e. 1 chance sur 2 de mourir d’un AVC en me brossant les dents) alors qu’elle, ils n’avaient toujours pas trouvé (si si, ils ont trouvé)(indice : TU ES ZINZIN)(notez que je n’ai rien contre les zinzins, je suis persuadée que manger des algues est le secret de la jeunesse éternelle alors je suis très mal placée pour juger qui que ce soit).

Évidemment, je me suis réjouie de son départ. Si j’avais pu, j’aurais fait des pirouettes en chantant la carmagnole mais j’en étais toujours au stade où me lever pour aller faire pipi, c’était un peu risquer de voir la mort en face. Puis, j’ai réalisé qu’ils allaient mettre quelqu’un d’autre à la place de Molière et j’ai commencé à me poser mille questions : et si je suis avec quelqu’un qui sens le prout? qui laisse des traces de dentifrice dans le lavabo?  qui mange des chips au bacon toute la journée? qui regarde Canal+? qui récite les discours du Général de Gaulle en dormant? (ça arrive, je l’ai vu sur Youtube).

J’étais en train de m’imaginer partageant ma chambre avec un alien croisé avec Eric Zemmour quand un infirmier est arrivé avec un duvet à motifs aztèques, des sandales ergonomiques, une pile de Gallimard collection Blanche et plusieurs exemplaires du Monde des Religions. Quelques instants plus tard, Anne-Marie, la propriétaire de toutes ces belles choses, a débarqué. Elle m’a salué, s’est mise en slip, m’a parlé de Virgile, son Yorkshire, m’a demandé si j’avais remarqué que l’infirmière de nuit avait de la moustache et m’a expliqué qu’elle avait demandé une permission pour aller s’acheter un foulard au Monoprix d’à côté parce que celui que lui avait apporté sa fille n’allait pas avec son pull (cette demande de permission nous a tenues en haleine pendant deux jours mais finalement, elle n’a pas été accordée). Après, Anne-Marie m’a lu des extraits des pensées de Marc-Aurèle (je ne pensais pas qu’il existait des gens qui arrivaient à lire les stoïciens trois jours après un accident cérébral)(personnellement, je ne sais pas si je pourrais lire Marc-Aurèle même après une injection de vitamine C) et on est devenues les meilleures amies du monde entier.

mon histoire ressemble à un savant mélange entre Grey’s Anatomy et Love Story (ils sont jeunes et beaux, ils s’aiment mais elle va mourir d’une maladie qu’elle n’a toujours pas bien comprise). En réalité, j’ai surtout passé trois jours à faire pipi dans une bassine (le pire n’étant pas de faire pipi dans une bassine mais de devoir appeler quelqu’un pour qu’il vienne vider la bassine pleine de pipi) et à essayer d’élaborer des techniques pour réussir à boire tout en restant allongée (pro-tips : c’est impossible).

Peu après mon arrivée aux soins intensifs, le chef du département de neurologie (le Docteur Mamour avec plus de bedaine et moins de cheveux) est venu me voir, entouré de sa cour d’internes, pour m’expliquer une nouvelle fois ce qui se passait (on me l’avait déjà dit mais, j’étais trop occupée à renifler pour bien comprendre). Il m’a rassurée et m’a dit que si je restais allongée quelques jours (allongée genre vraiment allongée), tout devrait rentrer dans l’ordre sans qu’il n’y ait de conséquences (la conséquence potentielle étant que je fasse un AVC et qu’au choix : je meure, j’atterrisse dans une chaise roulante, je devienne complètement neuneu)(grosse pression quand même). Après ça, j’ai dormi environ 15 heures d’affilée (enfin, tout est relatif puisqu’à ce moment-là, on me réveillait toutes les quatre heures, nuits et jours, pour prendre ma température, ma tension et ma joie de vivre tout en me demandant comment je me sentais (A TON AVIS?) et si je voyais ce doigt (RAAH)).

J’ai mis quelques jours à vraiment émerger. Si je ne me suis pas écroulée, c’est parce que j’ai fait un déni total du fait que j’étais malade. Les seules choses qui me préoccupaient alors étaient le fait que je n’avais pas le droit de me lever (un réel problème pour faire pipi mais pour être honnête, ce qui me terrifiait surtout, c’est le moment où mes intestins allaient se réveiller et où j’allais devoir faire face à mon destin)(et à d’autres choses) et le fait que je n’avais pas changé de sous-vêtements depuis trois jours (au total, je crois qu’une vingtaine de personnes ont vu ma culotte Totally Spices achetée en 2004). Plus tard, quand j’ai eu le droit de me lever pour aller jusqu’aux wawas, j’ai reporté mon angoisse sur mes cheveux (est-ce qu’ils ont l’air gras? est-ce qu’ils sentent mauvais? comment les laver dans le lavabo sans faire un AVC?) et sur les repas de l’hôpital (j’ai eu le menu végétarien avec poisson à tous les repas (car comme chacun sait, le cabillaud n’est pas un animal) et des yaourts matin, midi et soir)(j’ai passé trois semaines tiraillée entre la peur qu’ils me laissent pas sortir si je les mangeais pas et l’angoisse de me forcer à manger DES YAOURTS PLEIN DE LAIT ALORS CHACUN SAIT QUE LES FANTÔMES DES VEAUX SACRIFIÉS SUR L’AUTEL DE LA CRÈME DESSERT PASSENT LEURS JOURNÉES A FAIRE DES INCANTATIONS POUR DONNER LE CANCER AUX GENS QUI BOIVENT DU CANDIA).

Au bout de quelques jours, je me suis habituée à la routine de l’hôpital (prise de température à 7h, médicament et petit-déjeuner à 7h30, lavage au gant de toilette jetable entre 8 et 9h, longues heures d’attente jusqu’aux visites, le tout entrecoupé de siestes). Mon fiancé m’a apporté de la lecture et je me suis dit que, puisque je souffrais pas et que j’avais survécu jusque-là, ça pourrait être bien pire.

Effectivement, ça pouvait : un jour, une infirmière m’a annoncé que je déménageais en CHAMBRE DOUBLE.

ma généraliste.

Le problème, c’est qu’il faut en moyenne une semaine d’attente pour un rendez-vous. Alors, avec cette migraine qui me donnait l’impression d’avoir une répétition de Danse avec les stars dans le corps calleux (OUI, je connais l’anatomie du cerveau, OUI, je sais beaucoup de chose que vous ignorez)(…)(je plaisante, j’ai juste une application Wikipédia sur mon téléphone et énormément de temps à perdre), c’était simplement pas possible. Je suis donc allée dans un cabinet sans rendez-vous où j’ai attendu à peu près deux heures avant qu’une généraliste ne me reçoive (dire qu’à ce moment-là, je trouvais que deux heures, c’était long… innocente que j’étais).

Quand j’ai expliqué ce que j’avais à la médecin, elle m’a posé mille questions et m’a fait des dizaines de tests du style t’as vu mon doigt? il est où mon doigt? combien j’ai de doigts? tu sens mon doigt? (les premiers doigts d’une très longue série de doigts).

Lorsqu’elle m’a fait rasseoir, elle m’a demandé si j’étais inquiète. J’ai dit que non, elle m’a dit qu’elle non plus mais que bon, ça serait bien que j’aille quand même aux urgences neurologiques genre TOUT DE SUITE. J’ai dit bof et j’ai demandé si je pouvais pas plutôt y aller le lendemain matin (pour tout vous dire, il était presque 21 heures et j’avais faim). Elle m’a dit que c’était pas négociable et elle m’a écrit un mot que j’ai pris en bougonnant. Mon fiancé m’a rejointe et on s’est mis en route pour les urgences en se demandant ce qu’on pourrait bien manger quand on rentrerait (quoiqu’il arrive, ma première préoccupation reste toujours mon estomac).

Une fois sur place, j’ai donné tous mes papiers (j’étais un peu stressée parce que je m’étais fait radier de la Sécu quelques semaines plus tôt)(je ne leur avais pas dit que j’avais un emploi en CDI)(ce n’est pas que je ne voulais pas leur dire, c’est que je ne savais pas qu’il fallait que je leur dise)(du coup, ils m’ont radiée sans me prévenir que je n’avais plus de couverture santé)(je l’ai su par hasard le jour où j’ai eu besoin d’un justificatif)(après ça, j’ai vécu deux mois dans la terreur d’attraper une gastro ou de me casser une jambe)(vous savez combien coûtent les soins médicaux? BEAUCOUP TROP CHER POUR MOI). Heureusement, cette fois, les dieux de l’administration étaient de mon côté et j’ai pu aller m’installer en salle d’attente sans qu’on me dise que j’avais pas rempli le formulaire 753b ou qu’on me demande l’adresse de mon centre CPAM)(QUI SAIT CE GENRE DE CHOSES, HEIN? PAS LES GENS NORMAUX).

Comme on savait qu’il faudrait sans doute attendre longtemps, on s’est mis dans un coin tranquille, un endroit où on ne pouvait pas voir les vieilles personnes couvertes de croûtes, les gens saouls et les plaies ouvertes et suintantes. On avait peur de s’ennuyer mais en fait, vers 23h, des junkies ont créé un peu d’animation en fracassant la porte des urgences pour voler des médicaments.

Au bout de trois heures, quelqu’un est venu me chercher pour me demander de mettre une blouse fesses à l’air et d’attendre sur un lit installé en plein milieu d’un box vide. Une demi-heure plus tard, une interne est venue me poser des questions et me demander où était son doigt. Je l’ai aidée à retrouver son doigt et elle m’a dit que la neurologue allait bientôt passer. Trois quart d’heures après, la neurologue est arrivée, entourée d’internes (c’est le signe distinctif des neurologues : ils sont TOUJOURS entourés d’internes) et m’a agité ses doigts sous le nez (j’avais envie de hurler JE VOIS TES DOIGTS, LAISSE-MOI RENTRER CHEZ MOI MAINTENANT). Puis tout le monde est parti, me laissant toute seule, sans que je sache vraiment pourquoi j’étais là ni ce qui allait se passer.

Vers 3h du matin (soit près de 6h après mon arrivée), deux aides-soignantes sont venues me chercher pour me faire passer un scanner. Un peu plus tard, l’interne est revenue me voir pour me dire que je n’aurais pas les résultats tout de suite, qu’il allait falloir que je passe la nuit dans le box et que le lendemain à 8h, ils m’enverraient aux urgences céphalées pour voir un autre neurologue. Elle a fait venir mon fiancé pour qu’il me dise bonne nuit et elle m’a laissée là, les fesses à l’air au milieu des urgences.

Je n’étais pas démaquillée, j’avais mes lentilles de contact et rien pour les enlever, je n’avais rien mangé depuis le midi, je devais aller travailler le lendemain, mon téléphone n’avait plus de batterie et, surtout, j’étais persuadée de ne rien avoir (si ce n’est une contracture musculaire et une migraine). J’ai passé la nuit à haïr la médecin qui m’avait envoyée là, l’interne, la neurologue, le radiologue, les aides-soignantes, les autres patients et l’humanité toute entière.

Quand l’interne est arrivée le lendemain, accompagnée de mon fiancée, j’étais bien décidée à lui dire ce que je pensais de cette façon de faire et à lui expliquer qu’elle ferait mieux de soigner des vrais malades plutôt que d’obliger les honnêtes gens à dormir toutes fesses dehors dans une pièce où des ambulanciers débarquent sans prévenir à peu près toutes les dix minutes.

Mais, avant que j’ai le temps d’ouvrir la bouche, l’interne s’est penchée vers moi, m’a attrapé la main très doucement et m’a dit qu’il y avait un problème avec mon scanner, que quelque chose dans mon cerveau ne fonctionnait pas bien. Elle a dit artères, cervicales, AVC, vaisseaux, hématomes, traumatisme, IRM, irrigation. Je n’ai rien compris, j’ai juste regardé mon fiancé se décomposer petit à petit. Elle m’a dit que la généraliste m’avait sauvé la vie en m’envoyant ici, que le service de neurologie dans lequel j’allais aller était un des meilleurs qui existe et que, maintenant que j’étais à l’hôpital, je n’avais plus rien à craindre.

Je n’ai pas vu la scène au ralenti, au contraire, tout est allé très vite. Avant que je réalise ce qui se passait, j’étais aux soins intensifs avec des tuyaux qui sortaient de partout, un interne qui me demandait où était son doigt (DTC) et un neurologue qui m’expliquait que j’allais être hospitalisée quelques jours.

Au final, ces quelques jours ont duré plusieurs semaines.

Infligé par Simone et WordPress | Design Roy Tanck